Éditions GOPE, 468 pages, 13x19 cm, 24 €, ISBN 978‐2‐9535538‐2‐6

lundi 29 juillet 2013

Les enfants de Suzie Wong

Suzie Wong est souvent présentée comme l’archétype de la prostituée au grand cœur, ou comme le fantasme ultime de l’Occidental, mais ce n’est pas tout à fait vrai, elle est bien plus. Elle est tout d’abord un nom qui revient régulièrement sans qu’il soit besoin d’en dire davantage mais dont la simple évocation renvoie toujours à un ineffable asiatique. Tout comme elle a été la muse de Robert Lomax, elle est devenue une source d’inspiration pour des artistes venant de divers horizons ainsi que pour des publicitaires. Elle a de nombreux visages, à l’instar de ces personnages mythologiques que nous connaissons grâce à de nombreux et parfois très différents récits et où on retient ici tel aspect du personnage, là un autre, et elle a une progéniture assez surprenante.

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Avant toute chose, est-il nécessaire de rappeler que Le monde de Suzie Wong est une histoire en réalité très romantique, où la force d’un amour vrai  fait fi de la différence de race, de culture et de statut social ?

Comme l’a écrit Étienne Rosse dans la postface de la version française que les Éditions GOPE ont publiée :
« Le monde de Suzie Wong est une fable, un gentil conte de fées écrit pour les adultes […] Richard Mason a créé un univers merveilleux complètement imaginaire, […] où la tragédie côtoie l’humour. […] Vous ne devez pas non plus considérer ce livre comme un documentaire sur la condition des prostituées. Mason nous relate une vie qui, bien qu’elle soit légèrement teintée de danger et de dépravation, est globalement décrite comme amusante et lucrative. L'hôtel Nam Kok, son bar et les femmes qui y travaillent sont idéalisés […].»
Cette idéalisation sert bien sûr à maintenir le lecteur (ou la lectrice) dans cet état de « trêve de l’incrédulité » nécessaire pour pouvoir être mené par la main, du début à la fin du roman. Un parallèle peut être fait avec l’alcool, qui permet au client d’un bar à filles de se maintenir dans le même état de « trêve de l’incrédulité » pour…

Penchons-nous sur quelques exemples où manifestement le romancier a embelli la réalité.

Lorsque Robert Lomax fait la connaissance de Gwenny Lee (la meilleure amie et le faire-valoir de Suzie Wong), au bar du Nam Kok, elle tricote, pour passer le temps en attendant le client. Un peu plus loin, Mason écrit :
« La pluie coïncida avec une certaine morte-saison.
Aucun navire de guerre ne mouillait dans la rade et le bar
du Nam Kok devint sinistre. Les filles tricotaient, bâillaient, faisaient marcher le pick-up. »
L’auteur a probablement voulu donner un côté sympathique, voire maternel, aux filles. Si elles tricotent, c’est qu’elles savent quand même faire quelque chose de leurs dix doigts – les prostituées ne sont-elles pas supposées être fainéantes ? – et c’est probablement pour un proche, un enfant. Toutefois, Mason n’avait passé que quelques mois à Hong Kong et il est également possible que son séjour ait coïncidé avec une période de répression policière où les jeux d’argent étaient interdits, au nom de la Morale. En effet, les prostituées de Wanchai aimaient jouer aux cartes, à une variante locale du Blackjack. Si par malheur un marin voulait tenter sa chance, il perdait à coup sûr et il devait alors payer une tournée générale.

Voici un autre exemple, tiré du chapitre 3 :
« Tu veux une autre San Mig ? ajouta-t-elle en versant dans mon verre ce qui restait de bière dans la bouteille.
— Oui, mais toi ? Tu ne veux rien prendre ?
— Non. Les Chinoises ne boivent pas beaucoup, tu sais.
Les filles d’ici ne boivent pas du tout. »
Il paraît que les habitués des bars de Wanchai qui ont essayé de lire le roman, à l’époque de sa sortie, ne sont pas allés plus loin ! Une femme qui boit, ce n’est pas très glamour n’est-ce pas ?

Dans Wanchai d’Arthur Hacker, on trouve ce dessin représentant la danseuse vedette du Winner Bar, dans les années soixante. Elle avait fait tatouer « God Bless the Durham Light Infantry » (Que dieu bénisse le régiment d'infanterie de Durham) sur l’une de ses cuisses.
Il n’est nulle part fait mention de filles tatouées dans Le monde de Suzie Wong ! En effet, ce tatouage n’est pas de nature à rendre sympathique celle qui le porte : soit elle l’a fait volontairement et alors il est comme un grand bras d’honneur fait à la bonne société – les prostituées se commettant avec les Occidentaux étaient plus ostracisées encore que les autres –, et cela aurait été peu politiquement correct ; soit, et ce n’est pas sans rappeler le marquage au fer rouge en forme de fleur de lys pratiqué en France pendant l’Ancien régime, il s’agit d’une flétrissure, une marque imposée par un client qui sous prétexte qu’il paie croit tout pouvoir exiger, et on serait alors dans une relation de domination et d’exploitation peu supportable pour un roman visant un public large. Écrire un livre ayant pour protagoniste une prostituée était déjà assez inhabituel l’époque et le monde anglophone !

© Arthur Hacker

Comme nous le dit Arnaud Lanuque, expert du cinéma hongkongais, My Name Ain’t Suzie (Mon nom n’est pas Suzie) « est le seul long métrage à avoir réagi directement à l’œuvre de Richard Mason. »

My Name Ain’t Suzie (1985)

« Les rapports avec les hommes étrangers [y] sont un mélange contradictoire de séduction et de répulsion d’où l’argent émerge comme le seul authentique mode de communication. Ceux-ci ne sont pas décrits comme d’éventuels princes charmants mais bien comme des clients à satisfaire. De même, le personnage de Shui Mei-li n’est ni une "vierge de cœur", comme Suzie Wong, ni une mante religieuse. Elle se laisse davantage porter par les événements et essaye d’en tirer le meilleur parti, que ce soit sentimentalement ou financièrement. À travers ce portrait, [Angela] Chan retranscrit avec plus de justesse que l’œuvre de Mason ce qu’était la vie d’une prostituée chinoise dans le Wanchai des années cinquante. »
La bande-annonce officielle :


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La conséquence prévisible et quasi inéluctable du succès du roman de Richard Mason, puis du film qui en a été tiré, a été l’ouverture à Hong Kong d’un night-club au nom de Suzie Wong. D’autres suivirent et encore aujourd'hui, on peut trouver en Thaïlande des go-go bars  au décor d’inspiration chinoise et dont l’enseigne est au nom de la prostituée la plus célèbre du monde anglo-saxon.

Boîte d’allumettes, fanion et carte de visite datant des années soixante-dix

Un bar à hôtesses situé Lockhart Road (à l’emplacement de l’actuel Club Venus)

Loin des bars à filles inspirés du Nam Kok, le club Suzie Wong actuel de Pékin est plutôt haut de gamme et branché. On y trouve des salles au style rétro évoquant le Shanghai des années folles et d’autres à la décoration ultramoderne, ainsi qu’un karaoké. Il y a quelques années encore, l’image du Nancy Kwan – l’actrice sino-américaine qui a incarné Suzie Wong dans le film de Richard Quine – était associée à ce club. Aujourd’hui, l’enseigne est beaucoup plus neutre et anonyme, Suzie Wong et Nancy Kwan n’étant plus qu’un lointain souvenir perdu dans les limbes pour les nouvelles générations.

Club Suzie Wong à Pékin
Club Suzie Wong à Pékin

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Voici une Suzie qui n’est pas sans rappeler Betty Boop. Le dessinateur Eddy Crosby (Australie) n’a retenu que le côté cabotin et déluré de la Suzie Wong interprétée par Nancy Kwan. Quant au personnage de Robert Lomax, il a reconnu en lui un frère qui partage les mêmes ambitions artistiques.
À noter la cigarette qui est absente du roman et du film, mais qui est longtemps restée l’apanage des filles de mauvaise vie en Asie.

© Eddy Crosby – http://www.eddycrosby.com

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Les Hongkongais ont pu suivre les aventures humoristiques de Lily Wong pendant plusieurs années (avant la rétrocession) dans les pages du South China Morning Post. Bien que l’auteur s’en défende et que Lily Wong soit une employée de bureau, elle fait forcément penser à Suzie avec sa minijupe et ses escarpins rouges. D’autre part, elle rencontre pour la première fois Stuart Wright dans le MTR, un moyen de transport qui a l’importance qu’avait le Star Ferry dans les années soixante, et bien sûr, tout comme Robert Lomax, il tombe amoureux d’elle.

© Larry Feign – http://www.lilywong.net 

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Cette Suzie Wong est une experte en arts martiaux qui travaille en tant que garde du corps et consultante pour l’entraînement des forces spéciales britanniques. Elle a revêtu une cheongsam et chaussé des talons hauts au cours d’une démonstration où elle a mis à terre sans trop d’efforts des marines qui ont tout d’abord cru à une mauvaise blague, illustrant ainsi le dicton, « il faut se méfier de l’eau qui dort. »
Le lien avec la prostituée du Nam Kok va peut-être au-delà de la robe chinoise ; en effet, malgré une enfance terminée brutalement par un viol et son métier qui par moment frôle l’abattage, Suzie Wong a une grande force intérieure qui lui permet d’aller de l’avant et de rester « vierge de cœur ».

http://www.defense-interaction-intelligence-agency.org/CloseProtection.html

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Chanteuse professionnelle, championne et professeur de pole dance, Ming Leong est connue à Singapour sous le nom de scène de Suzie Wong. La référence au personnage de Richard Mason provient probablement du fait qu’à ses débuts, avant de devenir une discipline sportive à part entière, la pole dance avait un côté sulfureux et était confinée aux clubs. 

http://www.polefessional.com.sg

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La rencontre entre Suzie et Robert sur le Star Ferry, vue par Richard Quine dans le film éponyme avec William Holden et Nancy Kwan, et (image du bas) transposée dans le Hong Kong d’aujourd’hui par Vincent Fantauzzo, un peintre australien.

© 2011. Vincent Fantauzzo – http://www.vincentfantauzzo.com
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Une version africaine de Suzie Wong ? Qui regarde un portrait qui aurait pu être réalisé par Robert Lomax ? En train de se faire photographier ? Jeu de miroirs ou humour décalé ?

Peinture exposée lors de la Hong Kong International Art Fair 2011, artiste ?
© Spikesphoto – http://spikesphotos.com

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Une version mexicaine de Suzie Wong, qui a l’air sûre d’elle, combative, par la peintre Lorena Rodriguez.

Suzy Wong © 2007. Lorena Rodriguez
« Quand j’ai commencé à exposer à l’étranger, je me suis rendu compte que de nombreuses personnes avaient cette idée que la femme sud-américaine est discrète et ignorante, qu’elle vit dans l’ombre de son homme. < N’est-ce pas un stéréotype qui colle à la peau des femmes asiatiques ?> Elles ont été surprises de constater que les femmes représentées dans mes tableaux étaient fortes et modernes. »

Lorena a exposé, entre autres grandes villes, à Hong Kong…

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On trouve différents types d’enseignes commerciales où le nom de Suzie Wong est utilisé, quelquefois avec quelques adaptations ou raccourcis.
Dans le cas d’un bar, la référence est évidente, même s’il ne s’agit pas d’un bar à filles. Mais pour d’autres, notamment les produits alimentaires ou les restaurants, Suzie Wong évoque simplement Hong Kong, la Chine, l’Orient par association d’idées.

  
La société hollandaise Koen Visser Produkten a acquis une très grande notoriété grâce à ses produits d'inspiration asiatique vendus sous la marque Suzi Wan. En 1976, cette marque est déposée :


Voici encore plus tiré par les cheveux où un tailleur a baptisé son entreprise du nom du personnage de fiction qui a fait connaître Hong Kong et Wanchai dans le monde entier !

© m20wc51 – http://www.flickr.com/photos/58451159@N00

Un autre exemple de récupération, scabreux cette fois : L'éveil des sens d'Emy Wong, un nanar érotique où seul subsiste « Wong » et le lien avec une grande promiscuité.

« Entre Love Story version nippone et Le monde de Suzie Wong de Richard Quine, le film d’Albertini sombre vite dans le roman-photo pâlot où deux cultures s'affrontent, la nôtre à travers ce pilote anglais et la culture asiatique qu'incarne le Docteur Emy Wong, jeune femme promise dès l'enfance à un inconnu, mais qui tombe éperdument amoureuse de cet anglais. Sur fond d'images aussi romantiques que dépaysantes, on suit donc la tragique destinée de cette femme […] » Eric Draven


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Photo prise dans le quartier londonien de Camden Town. « Suzie Wong » est le nom qui est venu spontanément à l’esprit du photographe en voyant cette jeune et belle chinoise.

© grahamfkerr, 2010 –http://www.flickr.com/photos/grahamfkerr/4844354608/in/set-72157623194260662/
Après la sortie du film, toutes les hongkongaises de la bonne société qui avaient comme prénom occidental « Suzie » se sont empressées d’en changer, craignant le raccourci « toutes les Chinoises sont des prostituées ».

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Avant de conclure, nous mentionnerons un livre en cours de traduction aux éditions GOPE et un roman graphique, Suzy Wong et les esprits, à paraître aussi aux éditions GOPE, tous deux inspirés du film et surtout par la fascination qu’a exercé Nancy kwan sur les auteurs.


Suzy Wrong et ses esprits – Virginie Broquet

Il manque à cet arbre généalogique votre Suzie Wong, celle qui va prendre vie dans votre esprit et habiter votre cœur à la lecture de Le monde de Suzie Wong par Richard Mason !



samedi 13 octobre 2012

Richard Mason, l'auteur de Le monde de Suzie Wong


Richard Mason ©Islay Lyons
16 mai 1919. Naissance de Richard Mason à Hale, près de Manchester.

1933. Écriture d’un premier roman qu’il soumet à son professeur d’anglais et inspirateur, le poète W. H. Auden. Jugé mauvais par son maître, ce livre n’a jamais été publié.

1933-1938. Écriture de quelques articles pour la presse locale.

1938-1942. Service militaire dans la R.A.F. en Inde et en Birmanie. Apprentissage du japonais dans le but de servir d’interprète pour les interrogatoires de prisonniers de guerre. Écriture de The Wind Cannot Read d’après son expérience personnelle dans la R.A.F.

1943. The Body Fell on Berlin (Le cadavre est tombé sur Berlin) sous le pseudonyme de Richard Larkin.
The Body Fell on Berlin ©54mge (www.flickr.com/photos/jamie179) / Le cadavre est tombé sur Berlin
1946. The Wind Cannot Read (Le vent ne sait pas lire). Grâce au succès de ce livre, Richard Mason peut se consacrer entièrement à l’écriture et aux voyages (Afrique, Europe, Polynésie et la Caraïbe).
The Wind Cannot Read / Le vent ne sait pas lire / Denn der wind kann nicht lesen / Il vento non sa leggere
1947. Angel Take Care sous le pseudonyme de Richard Larkin.

1948. Mariage avec Felicity Anne Cumming.

1949. The Shadow and the Peak (Silvia)
The Shadow and the Peak / Silvia
1956. Écriture d’une première ébauche de The World of Suzie Wong en quatre mois à Hong Kong.

1956. Coécriture du scénario de A Town Like Alice d’après un roman de Nevil Shute. Divorce avec Felicity Anne Cumming.

1957. The World of Suzie Wong (Le monde de Suzie Wong)
The World of Suzie Wong
Le (petit) monde de Suzie Wong
Suzie Wong (édition allemande)

Il mondo di Suzie Wong (édition italienne)
1958. The Wind Cannot Read est adapté au cinéma par Ralph Thomas d’après un scénario de Mason coécrit avec David Lean. Dirk Bogarde interprète le rôle principal.
The Shadow and the Peak est adapté au cinéma sous le titre de The Passionate Summer. Virginia McKenna interprète le rôle principal.
The World of Suzie Wong est adapté pour le théâtre par Paul Osborn et sera jouée à Broadway (New York) jusqu’en 1960 totalisant cinq cent huit représentations. William Shatner et France Nguyen jouent les rôles principaux. Richard Mason s’installe à Rome.
William Shatner et France Nguyen
1959. L’adaptation théâtrale de The World of Suzie Wong est jouée à West End (Londres) avec Tsai Chin dans le rôle de Suzie.
Remarquez le « Z » inversé…
1960. The World of Suzie Wong est adapté au cinéma par Richard Quine. William Holden et Nancy Kwan jouent les rôles principaux. Mariage avec Sarette. Déménagement au pays de Galles.
Affiche anglaise, française et italienne
1961. Écriture de The Fever Tree avec l'aide de Sarette. Mason s'isole sur l'île d'Elbe pour parachever le manuscrit.

1962. The Fever Tree (La neige et le feu). Mason arrête d’écrire et vit des royalties procurées par ses oeuvres.
The Fever Tree / La neige et le feu
1964. Retour définitif à Rome. Mason se découvre des talents de sculpteur avec Robert Cook.

1972. Mariage avec Margot Wolf.

1973. Naissance d’un fils (Theo).

1977. Naissance d’une fille (Jessica). 13 octobre 1997.

mercredi 7 décembre 2011

Seven Lonely Days

La chanson Seven Lonely Days est la chanson fétiche du couple Robert Lomax - Suzie Wong. Voici la version chantée par Georgia Gibbs, celle qui était probablement jouée à Hong Kong lorsque Richard Mason y a séjourné à la fin des années cinquante.





Mais à la même époque, à Shanghai, ou à Pékin et peut-être même  à Hong kong, une autre version, celle-là interprétée par Zhang Lou, était jouée dans les établissements dont la clientèle était chinoise.




Extrait :

C’était un endroit appelé Happy Room, de loin le plus élégant que j’eus visité, décoré comme une boîte de nuit de luxe, avec une piste de danse, des tables dans des niches et des lumières tamisées. Deux filles dansaient ensemble et deux ou trois autres attendaient à des tables vides. Il n’y avait pas de clients. Je m’assis et posai ma question à celle qui s’approcha.
« Oui, dit-elle, il y a une Suzie chez nous.
— Suzie Wong ? précisai-je, en me rappelant ma dernière escale et l’apparition de la Suzie boursouflée.
— Oui, Wong Mee Ling. Elle est en train de jouer au mah-jong avec les autres. C’est d’un calme, ce soir ! C’est épouvantable. Je vais la chercher. »
Elle disparut derrière une portière de velours. Quelques secondes plus tard, le pick-up entonna Seven Lonely Days, la chanson à succès du Nam Kok, que Suzie et moi avions fini par considérer comme notre indicatif et que je ne pouvais entendre sans être envahi de tendres et tristes souvenirs. Il me parut impossible que ce disque fût joué à cet instant précis par hasard et je fus certain que Suzie l'avait choisi. Je poussai un soupir de soulagement et de joie, car elle n’aurait certes pas eu ce geste sentimental si elle n’avait pas été heureuse de ma visite.

© Richard Mason, 1957
© Éditions GOPE, 2011, pour la version française

lundi 25 juillet 2011

Mason a su s’effacer et braquer le projecteur sur Suzie

Les éditions Gope rééditent dans une nouvelle traduction ce classique de la littérature anglophone, une histoire d'amour entre un étranger et une prostituée dans le Hong Kong de 1957. L'éditeur, David Magliocco répond à nos questions.

ALC : Pourquoi rééditer ce livre aujourd'hui, et que peut apporter sa lecture en 2011 ?
David Magliocco : Toute personne qui s’intéresse à Hong Kong, à la prostitution, aux relations entre Orient et l’Occident (et notamment aux romances mettant en jeu un Occidental et une Orientale au sens large), a entendu parler de Suzie Wong. Quelquefois, sans trop savoir s’il s’agit d’un livre, d’un film, d’un fait-divers…

Or, il s’agit avant tout d’un livre, un très beau livre, écrit par un anglais, Richard Mason, en 1957. La version originale anglaise n’ayant pas pris une ride - ce qui n’est pas le cas de la version française éditée dans les années soixante et qui n’est d’ailleurs plus disponible depuis plusieurs décennies - nous avons donc décidé de réviser, corriger, augmenter la traduction et de republier Le monde de Suzie Wong.
Le but était de lui garder un petit côté rétro et de gommer tous les aspects démodés. En effet, il s’agit d’un premier ouvrage d’une série consacrée à Hong Kong, et le suivant, À la poursuite de Suzie Wong de James Clapp, à paraître fin 2011, reprendra une partie des personnages dans le Hong Kong de 1997, juste avant la rétrocession.

Ce livre est à la fois moderne et à la fois une image d’un passé révolu.

En effet, l’histoire d’amour de Robert Lomax et de Suzie Wong, une histoire d’un amour impossible, est intemporelle et se répète aujourd’hui même en Thaïlande, aux Philippines, etc. Remplacez seulement Suzie par Noi et Hong Kong par Bangkok et le tour est joué.

Et pourtant, depuis les années cinquante, notre relation avec l’Asie a énormément changé. Le monde de Suzie Wong est le monde d’hier, celui d’un Hong Kong qui a disparu, avalé par une frénésie de progrès que rien n’avait semblé arrêter jusqu’à présent. La fascination a changé de camp et la lecture des deux livres permettra de juger de cette évolution et de faire la comparaison avec la situation présente.

ALC : Comment expliquez-vous le succès qu'à eu le livre à l'époque de sa première publication ?
Ce livre a surtout eu un retentissement dans le monde anglo-saxon. À cause du côté sulfureux, l’histoire se déroule dans un hôtel de passe. Une récente affaire de mœurs mettant en cause un homme politique français a montré que notre conception de la sexualité ou de la prostitution n’est pas du tout la même en France.
D’ailleurs, quand Le monde de Suzie Wong est sorti, les maisons closes étaient officiellement interdites depuis peu en France et la capitale avait un grand nombre de bordels clandestins. De plus, la France était surtout polarisée sur ses colonies – dont l’Indochine - et Hong Kong, colonie anglaise, ne faisait pas vraiment partie des sujets favoris.
Je crois donc que ce livre est passé relativement inaperçu en France bien qu’il ait été publié après la sortie du film avec William Holden et Nancy Kwan.
Ce livre a eu aussi du succès, je crois, grâce au talent de Richard Mason qui a su rendre le personnage de Suzie Wong vraiment attachant et inoubliable. Il n’y a pas de hasard, et, année après année, décennie après décennie, génération après génération, le constat est le même, le lecteur (ou la lectrice) en pince malgré lui (elle) pour Suzie Wong. 
Bien que narré à la première personne, ce livre est à des kilomètres de ces autobiographies et autres autofictions si populaires en France et où on frôle l’overdose de « je » ; Mason a su s’effacer et braquer le projecteur sur Suzie. D’ailleurs, une fois le livre refermé, on ne sait pas vraiment quel âge a Robert Lomax et à quoi il ressemble.
Contrairement à Woman of Bangkok de Jack Reynolds, sorti peu avant et qui a le même thème, le livre de Mason a aussi une condition sine qua non pour plaire à un public anglophone, un happy end .
Le film a bien sûr permis de faire connaître Hong Kong dans le monde entier, et a contribué à la longévité du livre.

ALC : Les lecteurs occidentaux expatriés en Chine pourront-ils se reconnaître dans le personnage de Robert ?
« Les livres ne nous apprennent rien, au mieux ils nous confirment ce que nous savons déjà » a dit ou cité Henry Miller. La même histoire peut se répéter à peu de chose près à Pékin, où un expatrié pourrait rencontrer une fille d’Oulan-Bator dans un bar de Pékin, comme le Club Suzie Wong à Chaoyang Park. La boucle serait bouclée.

Benjamin Gauducheau (Aujourd'hui la Chine)
http://chine.aujourdhuilemonde.com

mercredi 20 juillet 2011

Kowloon, Chine, 1957

Kowloon, Chine, 1957. Une jeune chinoise attend sur le quai. Dans quelques minutes, Suzie traversera le bras de mer qui la sépare de l'île de Hong Kong. Deux pas en arrière, Robert l'observe... Le Monde de Suzie Wong c'est une romance à la confluence de l'Europe et de l'Asie. L'histoire d'amour improbable entre une prostituée chinoise et un peintre anglais. Hong Kong y est la toile de fond, le lieu du possible. Ne vous fiez pas à la vilaine couverture façon « chick-lit », on en est loin !
Le roman est paru au Royaume-Uni en 1957 sous la plume d'un homme. Mais sans jamais sombrer dans le mièvre, l'amour est bel et bien la trame de l'histoire. Hong Kong y est idéalisé et abordé avec légèreté même si c'est le Nam Kok, un hôtel de passe du quartier chaud de Wanchai qui accueille l'essentiel de l'intrigue. Tout le talent de Richard Mason, tout le plaisir de lire ce roman, tient de la naissance, au fil des pages, d'un personnage plus qu'attachant, incarnation de l'incernable Extrême Orient : Mee Ling, alias Suzie Wong.

Par Constance Balland, Easyvoyage.com
www.easyvoyage.com/livre/le-monde-de-suzie-wong

mardi 28 juin 2011

le Nam Kok : le point de contact, le point de départ

[…]
« Monsieur est trop bon, dit-il. Monsieur a une fille ici ? ajouta-t-il en rentrant dans la chambre.
— Une fille ? Non. »
Je supposai qu’en disant « ici », il voulait dire à Hong Kong, et je ne compris toujours pas. Je redescendis par l’ascenseur bringuebalant et donnai des arrhes à la réception pour être sûr qu’on me garde la chambre. Le reçu fut rédigé en chinois. Je pouvais entendre des bouffées de musique de danse qui provenaient d’une porte battante au fond du hall. Je fis un geste vers cette porte et demandai :
« Qu’y a-t-il par là ?
— Le bar.
— Épatant. Je vais boire une bière. »
Je traversai le hall et au même instant les battants s’ouvrirent et livrèrent passage à un matelot de la Royal Navy, un petit homme nerveux et hâlé. Son béret portait en lettres d’or le nom de son bateau, le H.M.S Pallas. Il me fit un signe de tête distrait. Je ris et m’écriai :
« Grands Dieux ! La Navy ! C’est bien le dernier endroit où je me serais attendu à la trouver !
Il me jeta un regard bizarre, comme l’avait fait l’employé de la réception.
— Ma foi, collègue, tu ne trouveras pas grand-chose d’autre, dit-il. Pas au Nam Kok.
— Ah non ? Vous voulez dire qu’il n’y a pas de Chinois ici ?
— Les filles seulement. Les filles sont chinoises.
La porte se rouvrit et une jeune Chinoise apparut, se précipita vers le matelot en riant.
— Hé, tu m’as laissé tomber !
Elle portait des chaussures à talons hauts et une cheongsam à col montant, fendue sur la hanche. Elle était très jolie. Le marin reprit :
— Et ce sont de bonnes gosses, si on les traite bien. Pas vrai Nelly ? Hein ?
— Bien sûr, nous sommes toutes gentilles, approuva gaiement la fille en tirant le matelot par la manche. Allez, viens, tu parles trop. Tu me mets à cran.
— Moi, je te dis, gabier, tu trouveras pas mieux, insista le marin en se laissant entraîner, quelque peu titubant. »
Je les regardai traverser le hall en riant tout seul. Quel idiot je faisais ! J’aurais dû comprendre, rien qu’à voir la tête de l’employé quand j’avais demandé une chambre. Une chambre au mois ! Il devait plutôt avoir l’habitude de les louer à l’heure.
Je poussai les battants de la porte et pénétrai dans le bar.
La pièce me parut sombre après le hall inondé de soleil. Des rideaux masquaient les fenêtres et la salle était éclairée, comme une boîte de nuit, d’une lumière rose diffuse. Quand mes yeux furent habitués à la pénombre, je vis le comptoir dans un coin, le grand juke-box en noyer couvert de chromes qui jouait Seven Lonely Days, les garçons de salle chinois avec leurs plateaux chargés de bières, les marins… et les filles.
Oui, le marin avait raison. Je ne trouverais pas mieux que le Nam Kok.
[…]
© Richard Mason, 1957
© Éditions GOPE, 2011, pour la version française

jeudi 16 juin 2011

Suzie Wong fait encore parler d'elle

Le monde de Suzie Wong a déjà fait couler beaucoup d'encre et ce n'est pas fini ! Aussi bien le roman que le film ont donné lieu à diverses interprétations et ont servi de base à différentes études.
Voici un extrait d'un article paru récemment dans Genre, sexualité & société, une revue francophone à comité de lecture, consacrée à la sexualité et aux questions de genre.

Les constructions raciales et genrées dans Le monde de Suzie Wong

[...]
Dans la narration, l’interdit moral du métissage se confond avec l’interdit sexuel. Le conservatisme des expatriés est présenté comme un défaut pur et simple de désir sexuel, un complexe, une frustration, en somme un déséquilibre de la personnalité. À l’inverse, la transgression que constitue le désir de Robert pour les femmes indigènes figure autant l’expression libre d’une sexualité équilibrée qu’un juste progressisme social qui s’oppose à l’ordre colonial obsolète. Inhibé par le tabou de la relation interethnique, Robert transgresse d’abord symboliquement l’interdit moral à travers la peinture, qui est l’expression de sa puissance sexuelle. L’acte de peindre des femmes indigènes figure la définition et le contrôle de leur sexualité, par opposition avec celle des femmes expatriées (Stella dans les extraits suivants) qui demeure incontrôlable :
« La puissance créatrice est d’origine sexuelle et ce n’était certes pas par hasard que je préférais peindre les Malaises, tout comme d’autres artistes se plaisent à faire des nus. (Un peintre qui prétend que le corps féminin ne l’intéresse que d’une façon abstraite raconte des histoires. Autant peindre des coussins). Les filles indigènes éveillaient en moi des sentiments que, faute de pouvoir exprimer ouvertement, je traduisais comme je pouvais sur la toile et qui donnaient à mes œuvres le peu de mérite qu’on pouvait leur reconnaître. Stella n’avait jamais rien éveillé de tel. » (Mason, 1958, 24).
« Elle se précipita sur son peigne, sa poudre, son rouge et pendant qu’elle se pomponnait, je me sentais bouillir de rage. J’avais envie de lui crier :
– Petite sotte ! Espèce d’imbécile vaniteuse ! Petite garce idiote ! Tu ne comprends donc pas pourquoi je peins les Malaises ? Tu ne vois pas la différence ? Tu ne vois pas qu’elles possèdent une candeur que tu as perdue ? » (Mason, 1958, 23).
La sophistication des femmes occidentales représente une sexualité, quand bien même serait-elle orientée en faveur de la reproduction de la construction normative du genre, qui se soustrait à toute réappropriation. À l’opposé, les femmes indigènes seraient authentiques. La candeur constitue une distance qui permet de nier leur propre sexualité pour la définir en conformité avec un idéal hétéronormatif (Marchetti, 1993, 119-124). Cet idéal normatif s’exprime dans l’ensemble du discours sur le sexe que constitue la trame de la narration, notamment à travers une conception moralisante et essentialiste de la prostitution :
« J’avais une grande affection pour ce lieu et plus encore pour les filles, car s’il était exact que leur profession, l’offrande perpétuelle de leur corps à des matelots de passage, était essentiellement dégradante, je n’avais jamais cessé d’admirer avec quelle obstination elles parvenaient à surmonter leur déchéance ; elles n’avaient abandonné ni leurs manières délicates, ni leur sensibilité, ni leur fierté et c’était pour moi une source d’étonnement perpétuel que de voir fleurir, sur un sol aussi stérile que la prostitution, de telles fleurs de générosité, de tendresse, de gentillesse et d’amour. Et ce n’était pas seulement chez Suzie que j’avais constaté cette innocence du cœur. » (Mason, 1958, 203).
La sexualité idéalisée projetée sur les indigènes est à la fois hyper-exaltée, disponible et contrôlable :
« Devant moi, il y avait un matelot et une petite Chinoise à qui l’Occident avait visiblement fait perdre tous ses complexes asiatiques. Ils s’embrassaient à bouche que veux-tu. » (Mason, 1958, 214).
La construction de cette sexualité idéalisée s’opère aussi par contraposée, en désignant les pratiques qui s’opposent à l’idéal normatif construit à travers les personnages du livre :
« Betty Lau était une de ces filles, plus communes d’ailleurs en Occident qu’en Chine, qui savent compenser leur frigidité par un débordement de sexualité apparente. Il émane d’elles une sorte d’excitation perpétuelle, elles donnent l’impression qu’elles ne sauraient résister à la tentation et elles mènent les hommes par le bout du nez, faisant miroiter leurs appas… jusqu’à la porte de la chambre, et puis elles poussent des cris scandalisés et se prétendent offensées. Des allumeuses. » (Mason, 1958, 216).
Le « sexe » est construit dans le roman comme un point imaginaire par lequel « chacun doit passer pour avoir accès à sa propre intelligibilité […], à la totalité de son corps […], à son identité […] », il fonctionne comme « signifiant unique et comme signifié universel » (Foucault, 1976, 204-205) :
« J’éteignis et je pus voir la silhouette de Suzie se détacher sur un fond de ciel, l’immense ciel de Chine. Elle glissa hors de son cheongsam [en italique dans le texte, robes chinoises popularisées en Occident notamment par le film Le monde de Suzie Wong]. Sa chevelure tomba en avant quand elle se pencha pour ôter ses bas. Elle vint me rejoindre dans le lit. Son corps était frais, inconnu et personne ne l’avait jamais touché, parce qu’un miracle l’avait purifié. Et je me dis que cet instant était le premier du monde, le commencement de tout, celui où deux imparfaites moitiés allaient former un tout admirable. » (Mason, 1958, 184).
Le roman de Mason figure dans sa narration ce que Judith Butler a montré dans Trouble dans le genre : l’identité genrée se construit à travers la répétition stylisée d’actes (Butler, 2006, 265), représentée dans la narration par l’acte de peindre qui est la projection d’un idéal normatif de genre. La différence ethnique, par la distance qu’elle implique selon les expatriés, rend possible cette projection. Cette prise de pouvoir symbolique réalise la construction fantasmée du sujet masculin à travers le « sexe » et la transgression sociale du métissage. [...]

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Nicolas Paris , « « Comme à l’époque de Suzie Wong ». Les mutations du red-light district de Wan Chai », Genre, sexualité & société [En ligne] , n° 5 | Printemps 2011 , mis en ligne le 01 juin 2011
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© Richard Mason, 1957
© Éditions GOPE, 2011, pour la version française